Mamzelle Girouette frise la cinquantaine

15 août 

Cher Journal,

 

J’ai célébré mes 49 ans hier. Un chiffre, rien de plus, mais ça veut tout de même dire que ma vie vient de basculer dangereusement sur une pente descendante. Je ne peux plus nier les faits : je vieillis. Il me reste à peine un an avant d’avoir 50 ans. Et tout le monde sait à quel point ce chiffre-là est symbolique pour nous, les femmes.

 

Je croyais être au-dessus de tout cela, mais depuis quelque temps, j’accorde un peu trop d'attention à des détails que je n’hésite pas à transformer en drames. Les amis de mon fils s’obstinent à m’appeler « Madame » et ça m’énerve. Est-ce que j’ai vraiment l’air d’une madame ? Déjà ?

 

Bon, c’est vrai, quand on y pense presqu'un demi-siècle de vie c’est long. Reste que dans mon cœur, j’ai toujours l’impression d’avoir 25 ans (ok j’exagère, disons 30) et comme j’ai toujours eu l’air plus jeune que mon âge (du moins à ce qu’on me dit), j’estime que je pourrais maintenant profiter sans honte d’un avantage qui a longtemps joué en ma défaveur. Appelez-moi mamzelle ou Juliette. Me semble que ce n’est pas si difficile que ça à comprendre ?

 

Dans mon corps et dans ma tête, c’est une autre histoire. J’ai mille ans. C’est qu’il s’en passe des choses là-dedans. Depuis des années, je me démène pour stabiliser mes humeurs et tous ces petits bobos physiques apparemement incurables qui m'empêchent de bouger avec la même aisance qu'autrefois : trèfle rouge, Méno-Confort, oméga 3, ostéopathie, jogging, yoga, méditation, pensée positive, lâcher-prise, antidépresseurs, j'ai tout essayé ou presque.

 

Malgré tout, je continue de subir et de faire subir aux gens que j’aime mes tempêtes hormonales. Est-ce que j’en fais assez, assez longtemps ? Est-ce que je respecte vraiment à la lettre toutes les recommandations qu’on me sert à gauche et à droite pour atteindre le bien-être intérieur ? De toute évidence, la réponse est non. Je m’énerve, je m’impatiente, j'abandonne et remets à plus tard. Je veux des résultats immédiats… NOW OR NEVER !

 

Prends l’autre soir, par exemple, j’avais le moral un peu à plat comme ça m’arrive souvent ces temps-ci. J’ai voulu faire croire à mes trois enfants que la bonne humeur me sortait par les oreilles alors je me suis donné un coup de pied au derrière et me suis mise à cuisiner comme le font les mamans joyeuses et pleines d’entrain. J’ai cru bêtement que je pouvais imiter ma meilleure amie Rosa. J’ai sorti mon plus beau livre de recettes et enfilé mon tablier pour leur préparer un superbe gâteau moelleux aux amandes.

 

Un véritable désastre ! J’ai réussi à brûler le gâteau comme une vraie championne... Je pouvais encore épargner ma fierté en le retournant à l’envers, mais il y a eu la garniture : des amandes effilées à faire rôtir dans un amas de beurre et de sucre. J’avais trop de choses en tête, trop de nuages gris, trop de mauvaises pensées peut-être. Toujours est-il que j’ai trouvé le moyen de brûler ma garniture aussi.

 

C’est à ce moment-là que le déclic s’est produit. Une sorte de vertige qui te prend la tête, le cœur et les tripes. Un volcan qui part du plus profond de ton être et explose au grand jour dans un grand cri : « Y’en aura pas d' !@#$%?& !@# de dessert !

 

Du coup, la casserole s’est envolée pour atterrir violemment dans le fond du lavabo. Un déluge de larmes est venu couronner le tout tandis que je m'enfuyais en courant vers ma chambre avec la ferme intention de disparaitre à jamais sous mon édredon. J’ai continué à me deverser ainsi jusqu'à me noyer dans mes larmes. Est-ce que c’est cela le début de la ménopause ? Et s’il y avait autre chose derrière ces tempêtes d’émotions ?

Évidemment, je ne pouvais pas jouer une scène digne des plus grands films d’Hollywood sans déclencher la panique autour de moi. Mon grand Julien est venu me voir, inquiet comme toujours.

 

— Ça va maman ? 

— C’est rien mon grand, c’est rien

— Ben là, tu pleures...

Pas fou, le jeune. Il savait bien que je mentais outrageusement. Mon Roméo a suivi, un peu déboussolé lui aussi.

— Bon, ça va… J’ai tout arrangé. Il va être bon ton gâteau. Allez, reviens, Juliette. 

 

Il n’avait rien compris, comme toujours. Je ne lui en veux plus. Comment pourrais-je exiger de lui qu’il comprenne ce que je ne comprends pas moi-même ? Je me suis mise à brailler de plus belle.

 

Je me foutais du gâteau. Ce que je veux vraiment, ça ne se dit pas. Je rêve de partir. Partir très loin sur une île déserte avec du soleil, des fleurs et des vagues. J'ai cette envie folle de tout foutre en l'air : ma maison, cette job de demi-journaliste à temps partiel qui n’a plus vraiment de sens pour moi, ma famille adorée, le maudit lavage qui n’en finit jamais, les sandwiches au jambon sans nitrite, le toit qui coule dans le salon depuis huit ans, le gazon qu’il faut couper et recouper sans cesse parce qu’il est socialement inacceptable de vivre dans un champs en pleine ville,  les bas de mon chum roulés en boule qui traînent dans un coin de la salle à manger chaque matin, les serviettes mouillées et les bobettes sales qui, chaque jour depuis plus de dix ans, continuent de s’empiler par terre sur le plancher de la salle de bain malgré tous mes efforts pour les faire disparaître.

 

Me semble que c’est clair. Je veux changer d’air ! Trouver un endroit paisible où l’air goûte bon la liberté. Me sentir poche et misérable, sans avoir à me justifier ou à troquer mon air bête pour un sourire forcé.

 

Mon beau Roméo m’a longuement fixée avec son air contrit habituel, puis a poussé un grand soupir. Il n’y avait rien à faire, rien à comprendre. Il le savait. Il a tourné les talons et est reparti aussi vite qu'il était venu,  entraînant notre fils dans son sillage.

 

— Laisse faire, Julien, ça va lui passer. 

 

Pauvre Roméo, il aimerait tellement me rendre heureuse. Je vois bien qu’il ne sait plus à quel saint se vouer, mais c’est comme ça. Je n’y peux rien. Chaque fois que ça m'arrive, j'essaie de me rassurer en me répétant que ce sont mes saloperies d’hormones qui me jouent des tours. Elles ont le dos large celles-là, mais peuvent-elles vraiment tout expliquer ? Et si tous ces changements biologiques ne faisaient qu’amplifier un malaise latent qui grossit un peu plus chaque année ?

 

Faudra que j'en parle avec Rosa lors de notre prochaine conversation téléphonique. Elle est la seule qui puisse comprendre mes états d'âme ces jours-ci. Ok, elle n'a même pas daigné m'appeler pour ma fête, mais je ne peux pas lui en vouloir pour ça. Elle a d'autres chats à fouetter ces temps-ci. Des problèmes pas mal plus importants que mes petites crises existentielles de bonnes femmes.

Juliette

© Renée Laurin 2018. Toute reproduction interdite sans l'autorisation de l'auteure.